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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 09:44

Débâcle financière, crise systémique: réponses  illusoires et réponses nécessaires

 

 par Samir Amin

 

  Le 24 novembre 2008

 

 

 Pour donner suite aux articles de Michel Husson  et François Chesnais, publiés dans nos deux derniers numéros nous donnons  ici la parole à Samir Amin sur la débacle financière et la crise  systémique du capitalisme.

 

«Pour saisir sa genèse,  dit-il,  il faut se débarrasser de la définition courante du  capitalisme que l’on définit aujourd’hui comme “néolibéral mondialisé”.  Cette qualification est trompeuse et cache  l’essentiel.»

 

Le système capitaliste actuel est dominé  par une poignée d’oligopoles [marché sur lequel il y a un petit nombre de  vendeurs et un grand nombre d’acheteurs, NDLR] qui contrôlent la prise des  décisions fondamentales dans l’économie mondiale.Des oligopoles qui ne  sont pas seulement financiers, constitués de banques ou d’assurances, mais  de groupes intervenant dans la production industrielle, dans les services,  les transports, etc. Leur caractéristique principale est leur  financiarisation. On doit entendre par là que le centre de gravité de la  décision économique a été transféré de la production de plus-value dans  les secteurs productifs, vers la redistribution des profits occasionnée  par les produits dérivés des placements financiers. C’est une stratégie  poursuivie délibérément non par les banques mais par les groupes  «financiarisés». Ces oligopoles ne produisent d’ailleurs pas de profits,  ils raflent tout simplement une rente de monopoles par le biais de  placements financiers.

 

La crise financière était  inévitable Ce  système est extrêmement profitable aux segments dominants du capital. Ce  n’est donc pas une économie de marché, comme on veut le dire, mais un  capitalisme d’oligopoles financiarisés. Cependant, la fuite en avant dans  le placement financier ne pouvait pas durer éternellement, alors que la  base productive ne croissait qu’à un taux faible.

 

Cela n’était pas  tenable. D’où la dite «bulle financière», qui traduit la logique même du  système de placements financiers. Le volume des transactions financières  est de l’ordre de deux mille trillions de dollars [en français, 1 trillion  = 1 milliard de milliards; en anglais, un trillion = 1000 milliards;  l’auteur fait référence ici au sens anglais, NDLR], alors que la base  productive, le PIB mondial est de 44 trillions de dollars seulement. Un  multiple gigantesque.

 

Il y a trente ans, le volume relatif des  transactions financières n’avait pas cette ampleur. Ces transactions  étaient destinées à titre majeur à la couverture des opérations  directement exigées par la production et le commerce intérieur et  international. La dimension financière de ce système des oligopoles  financiarisés était – comme je l’ai déjà dit – le talon d’Achille de  l’ensemble capitaliste. La crise devait donc être amorcée par une débâcle  financière.

 

En toile de fond, la  crise systémique du capitalisme vieillissant

 

Il  ne suffit pas d’attirer l’attention sur la débâcle financière. Derrière  elle, se dessine une crise de l’économie réelle, car la dérive financière  elle-même va asphyxier la croissance de la base productive; les solutions  apportées à la crise financière ne peuvent que déboucher sur une crise de  l’économie réelle. C’est-à-dire une stagnation relative de la production,  avec ce qu’elle va entraîner: régression des revenus des  travailleurs-euses, accroissement du chômage, précarité grandissante et  aggravation de la pauvreté dans les pays du Sud. On doit maintenant parler  de dépression et non plus de récession.

 

Et derrière cette crise, se  profile à son tour la véritable crise structurelle systémique du  capitalisme. La poursuite du modèle de la croissance de l’économie réelle,  telle que nous le connaissons, et de celui de la consommation qui lui est  associé, est devenu, pour la première fois dans l’histoire, une véritable  menace pour l’avenir de l’humanité et de la planète.

 

La dimension  majeure de cette crise systémique concerne l’accès aux ressources  naturelles de la planète, devenues considérablement plus rares qu’il y a  un demi-siècle. Le conflit Nord/Sud constitue de ce fait l’axe central des  luttes et des conflits à venir.


 Centralité du conflit Nord/Sud


Le  système de production et de consommation/gaspillage en place interdit  l’accès aux ressources naturelles du globe à la majorité des habitant-e-s  de la planète, les peuples des pays du Sud. Autrefois un pays émergent  pouvait prélever sa part de ces ressources sans remettre en question les  privilèges des pays riches. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La  population des pays opulents – 15% de la population de la planète –  accapare pour sa seule consommation et son gaspillage 85% des ressources  du globe, et ne peut pas tolérer que des nouveaux venus puissent accéder à  ces ressources, car ils provoqueraient des pénuries graves qui  menaceraient les niveaux de vie des riches.

 

Si les Etats-Unis se  sont donnés l’objectif du contrôle militaire de la planète, c’est parce  qu’ils savent que sans ce contrôle ils ne peuvent pas s’assurer l’accès  exclusif à ces ressources. Comme on le sait, la Chine, l’Inde et le Sud  dans son ensemble ont également besoin de ces ressources pour leur  développement. Pour les Etats-Unis, il s’agit impérativement d’en limiter  l’accès et, en dernier ressort, il n’y a qu’un moyen, la  guerre.

 

D’autre part, pour économiser les sources d’énergie  d’origine fossile, les Etats-Unis, l’Europe et d’autres développent des  projets de production d’agrocarburants à grande échelle, au détriment de  la production vivrière dont ils accusent la hausse des  prix.


 Réponses illusoires des pouvoirs en  place


Les  pouvoirs en place, au service des oligopoles financiers, n’ont pas de  projet autre que celui de remettre en selle ce même système. Les  interventions des Etats sont d’ailleurs celles que cette oligarchie leur  commande. Néanmoins, le succès de cette remise en selle n’est pas  impossible, si les infusions de moyens financiers sont suffisantes et si  les réactions des victimes – les classes populaires et les nations du Sud  – demeurent limitées. Mais dans ce cas, le système ne recule que pour  mieux sauter, et une nouvelle débâcle financière, encore plus profonde,  sera inévitable, car les «aménagements» prévus pour la gestion des marchés  financiers et monétaires sont largement insuffisants, puisqu’ils ne  remettent pas en cause le pouvoir des oligopoles.

 

Par ailleurs ces  réponses à la crise financière par l’injection de fonds publics faramineux  pour rétablir la sécurité des marchés financiers, sont amusantes: alors  que les profits avaient été privatisés, dès lors que les placements  financiers s’avèrent menacés, on socialise les pertes! Pile, je gagne,  face, tu perds.

 

Les  conditions d’une réponse positive véritable aux défis


 Il ne  suffit pas de dire que les interventions des Etats peuvent modifier les  règles du jeu, atténuer les dérives. Encore faut-il en définir les  logiques et la portée sociales. Certes, on pourrait en théorie revenir à  des formules d’association des secteurs publics et privés, d’économie  mixte, comme pendant les Trente glorieuses en Europe et de l’ère de  Bandung en Asie et en Afrique, lorsque le capitalisme d’Etat était  largement dominant, accompagné de politiques sociales fortes. Mais ce type  d’interventions de l’Etat n’est pas à l’ordre du jour. Et les forces  sociales progressistes sont-elles en mesure d’imposer une transformation  de cette ampleur ? Pas encore, à mon humble avis.

 

L’alternative  véritable passe par le renversement du pouvoir exclusif des oligopoles,  lequel est inconcevable sans finalement leur nationalisation pour une  gestion s’inscrivant dans leur socialisation démocratique progressive. Fin  du capitalisme? Je ne le pense pas. Je crois en revanche que de nouvelles  configurations des rapports de force sociaux imposant au capital de  s’ajuster, lui, aux revendications des classes populaires et des peuples,  est possible. A condition que les luttes sociales, encore fragmentées et  sur la défensive dans l’ensemble, parviennent à se cristalliser dans une  alternative politique cohérente. Dans cette perspective l’amorce de la  longue transition du capitalisme au socialisme devient possible. Les  avancées dans cette direction seront évidemment toujours inégales d’un  pays à l’autre et d’une phase de leur déploiement à  l’autre.


 Les dimensions de l’alternative


Les  dimensions de l’alternative souhaitable et possible sont multiples et  concernent tous les aspects de la vie économique, sociale, politique. Je  rappellerai ici les grandes lignes de cette réponse  nécessaire:

 

(i)    La ré-invention par les  travailleurs-euses d’organisations adéquates permettant la construction de  leur unité, transcendant l’éclatement associé aux formes d’exploitation en  place (chômage, précarité, informel).

 

(ii)    La  perspective est celle d’un réveil de la théorie et de la pratique de la  démocratie, associée au progrès social et au respect de la souveraineté  des peuples et non dissociée de ceux-ci.

 

(iii)    Se  libérer du virus libéral fondé sur le mythe de l’individu déjà devenu  sujet de l’histoire. Les rejets fréquents des modes de vie associés au  capitalisme (aliénations multiples, patriarcat, consumérisme et  destruction de la planète) signalent la possibilité de cette  émancipation.

 

(iv)    Se libérer de l’atlantisme et  du militarisme qui lui  est associé, destinés à faire accepter la  perspective d’une planète organisée sur la base de l’apartheid à l’échelle  mondiale.

 

Internationalisme et anti-impérialisme


 Dans les  pays du Nord, le défi implique que l’opinion générale ne se laisse pas  enfermer dans un consensus de défense de leurs privilèges vis-à-vis des  peuples du Sud. L’internationalisme nécessaire passe par  l’anti-impérialisme, non l’humanitaire.

 

Dans les pays du Sud, la  stratégie des oligopoles mondiaux entraîne le report du poids de la crise  sur leurs peuples (dévalorisation des réserves de change, baisse des prix  des matières premières exportées et hausse de ceux des importations). La  crise offre l’occasion du renouveau d’un développement national, populaire  et démocratique autocentré, soumettant les rapports avec le Nord à ses  exigences, autrement dit la déconnexion. Cela  implique:

 

(i)    La maîtrise nationale des marchés  monétaires et financiers.

 

(ii)    La maîtrise des  technologies modernes désormais possible.

 

(iii)     La récupération de l’usage des ressources  naturelles.

 

(iv)    La mise en déroute de la gestion  mondialisée dominée par les oligopoles (l’OMC) et du contrôle militaire de  la planète par les Etats-Unis et leurs associés. 

 

(v)    Se libérer des illusions d’un capitalisme  national autonome dans le système et des mythes passéistes. 

 

(vi)    La question agraire est en effet au cœur  des options à venir dans les pays du tiers monde. Un développement digne  de ce nom exige une stratégie politique de développement agricole fondée  sur la garantie de l’accès au sol de tous les paysan-ne-s (la moitié de  l’humanité). En contrepoint, les formules préconisées par les pouvoirs  dominants – accélérer la privatisation du sol agraire et transformer le  sol agraire en marchandise – entraînent l’exode rural massif que l’on  connaît. Le développement industriel des pays concernés ne pouvant pas  absorber cette main d’œuvre surabondante, celle-ci s’entasse dans les  bidonvilles ou se laisse tenter par les aventures tragiques de fuite en  pirogue à travers l’Atlantique. Il y a une relation directe entre la  suppression de la garantie de l’accès au sol et l’accentuation des  pressions migratoires.

 

(vii)    L’intégration  régionale, en favorisant le surgissement de nouveaux pôles de  développement, peut elle constituer une forme de résistance et  d’alternative? La régionalisation est nécessaire, peut- être pas pour des  géants comme la Chine et l’Inde, ou même le Brésil, mais certainement pour  beaucoup d’autres régions, en Asie du Sud-Est, en Afrique ou en Amérique  Latine. Ce continent est un peu en avance en ce domaine. Le Venezuela a  opportunément pris l’initiative de créer l’Alba (Alternative bolivarienne  pour l’Amérique latine et les Caraïbes) et la Banque du Sud (Bancosur),  avant même la crise. Mais l’Alba – un projet d’intégration économique et  politique – n’a pas encore reçu l’adhésion du Brésil ni même de  l’Argentine. En revanche, le Bancosur, censé promouvoir un autre  développement, associe également ces deux pays, qui jusqu’à présent ont  une conception conventionnelle du rôle de cette banque.

 

Des  avancées dans ces directions au Nord et au Sud, bases de  l’internationalisme des travailleurs-euses et des peuples, constituent les  seuls gages de la reconstruction d’un monde meilleur, multipolaire et  démocratique, seule alternative à la barbarie du capitalisme vieillissant.  Plus que jamais le combat pour le socialisme du 21e  siècle est à  l’ordre du jour.

 

 *Version abrégée de la présentation faite par Samir  Amin, président du Forum Mondial des Alternatives, à l’ouverture de la  rencontre organisée par En Defensa de la Humanidad et le Forum Mondial des  Alternatives, Caracas le 13 octobre 2008. Titre original de la  présentation: «A la lumière de la crise  en cours, les conditions d’un renouveau  socialiste».

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  • henri Moulinier
  • Adjoint au maire honoraire de La Rochelle. Ancien professeur de lycée en S.E.S. et chargé de cours d'éco Université de La Rochelle. Docteur en histoire. Militant LDH La Rochelle.
  • Adjoint au maire honoraire de La Rochelle. Ancien professeur de lycée en S.E.S. et chargé de cours d'éco Université de La Rochelle. Docteur en histoire. Militant LDH La Rochelle.

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