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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 08:31

Voici un long article de Bora Yilmaz  (Gauche Unitaire) , publié par Mediapart, qui mérité lecture, réflexion, discussion de toutes celles et tous ceux qui sont attachées au développement du Front de gauche ET de la création des conditions d'un vrai changement à gauche. Personnellement, je partage assez cette analyse, y compris sur les municipales prochaines, qui sont des élections importantes.  

Henri Moulinier

 

Voir sur ce blog:

Municipales La Rochelle: une liste Front de Gauche élargi au Ier tour ?

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Quelques réflexions sur « la gauche » et le Front de gauche

 

Pour ma génération - je n’avais pas deux ans le 10 mai 1981 - l’union de la gauche n’est même pas un lointain souvenir, c’est de l’histoire contemporaine. La question de savoir s’il faut en finir avec cette stratégie passée paraît relativement surannée[1]. Malgré tout, les réponses à cette question sont intéressantes et utiles dans la situation à laquelle nous sommes confrontés. Utiles car poser la question des alliances, c’est réfléchir à la nature des organisations qui forment la gauche, à commencer par la principale d’entre elles. C’est aussi poser celle des responsabilités du Front de gauche, premier chantier d’une nécessaire reconstruction de la gauche.

 

 

Quelle est la nature du Parti Socialiste ? 

 

Une des questions clés pour définir une orientation et une stratégie est de cerner la nature du parti qui domine la gauche depuis 40 ans et gouverne aujourd’hui. Elle n’est pas simple, mais incontournable pour qui veut construire un rassemblement majoritaire porteur d’une alternative.

 

On peut résoudre le problème en réduisant le PS à la nature de la politique gouvernementale. « Le gouvernement mène une politique de droite, le PS qui le soutient n’est donc plus de gauche, et la gauche c’est nous ! » : le syllogisme tient la route et sonne juste à l’oreille des convaincus, mais il ne résout rien de la complexité de la situation réelle. Pire, il risque de réduire notre espace politique aux marges de la gauche et notre activité à une propagande généraliste dont on espère très fort que les masses vont s’en emparer. La question de la nature du PS mérite d’être posé dans toute sa dimension contradictoire. 

 

Pour tout ce qui touche au centre de la bataille politique - l’affrontement entre le capital et le travail - le gouvernement cède systématiquement aux exigences patronales, quand il ne les devance pas. Les exemples sont nombreux - en à peine plus d’un an ! - mais la transposition en loi de l’Accord National Interprofessionnel (ANI), le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi (CICE), ou encore la réforme annoncée du système de retraites sont particulièrement emblématiques de ce point de vue. Le gouvernement tourne ainsi le dos aux intérêts du salariat et fragilise les combats menés par ses secteurs mobilisés. Il contribue en outre à diviser la gauche et le mouvement syndical. Pour mieux régner certes, mais surtout pour mieux tenir à distance les conditions d’une possible alternative aux politiques menées depuis trente ans. À cela, il faut bien sur ajouter l'agitation du Ministre de l’intérieur qui rappelle avec effroi celle de son prédécesseur au même poste entre 2002 et 2007. 

 

Le « mariage pour tous », des éléments de la Loi Duflot sur le logement, les quelques timides expérimentations annoncées sur l’accès au logement des étudiants ou l’extension du RSA pour les jeunes de moins de 25 ans fondent une différence avec la droite, mais ne contrebalancent pas la dimension fondamentalement bourgeoise de la politique menée. 

 

Le Parti Socialiste, bien verrouillé par sa direction - un aspect que l’on a peut-être tendance à sous-estimer - soutient l’action du gouvernement, tout comme Europe Écologie les Verts. Les principaux ministres et le Président sont issus de ses rangs et viennent pour la plupart de groupes sociaux dominants plutôt que dominés[2]. Cela suffit-il à faire du PS un parti authentiquement bourgeois ? Ou un parti bourgeois comme les autres ? Ou encore un parti de droite comme certains, à gauche, le suggèrent aujourd’hui ?

 

Les liens du PS avec le salariat et ses secteurs organisés n’ont jamais été ceux du PCF, ils ne sont plus ceux de la SFIO ou du PS des années 70-80, même s’ils existent. Sa composition sociale est dominée par les couches intermédiaires et supérieures du salariat, plutôt âgées et majoritairement issues du secteur public (administrations ou grandes entreprises).

 

Mais quelle organisation politique de gauche aujourd’hui peut revendiquer un ancrage réel dans toutes les couches du salariat, susceptible d’entraîner son intervention consciente dans la lutte des classes ? Il reste bien quelques bastions, notamment au PCF, mais dans les secteurs les moins frontalement déstabilisés par les offensives néolibérales. Nous connaissons tous les difficultés de l’intervention politique dans les couches populaires les plus précarisées : cités, populations issues de l’immigration, entreprises recourant massivement à l’emploi atypique.

 

Comment pourrait-il en être autrement ? Dans le capitalisme mondialisé, le salariat est mis en concurrence, objectivement fragmenté, voire atomisé, et en mal de conscience de classe. Trente années d’offensives néolibérales des classes dominantes sont passées par là. La nature sociale du PS, comme de toute la gauche, est l’expression politique des rapports sociaux de production et de domination aujourd’hui. La bourgeoisie elle, très consciente de ses intérêts, a ses propres organisations. Et même si elle n’a vraiment pas à se plaindre de la présidence Hollande, le PS n’en fait pas parti. 

 

À ce propos, peut-on dire que la social-démocratie a changé de nature ? Je soutiens que c’est autant l’évolution des conditions matérielles d’existence des salariés, des nouvelles formes de la domination et des rapports de production qui tend à transformer la représentation politique du salariat, donc, en partie, la social-démocratie, que l'inverse, c'est-à-dire un PS qui aurait changé de nature pour contribuer à la transformation de ces rapports de production. Il y a un danger dans nos analyses à ne prendre en compte que la dimension subjective des organisations, à les essentialiser en les extrayant des conditions historiques qui les produisent. 

 

Parti ouvrier ? Parti bourgeois ? Ouvrier à direction bourgeoise ? Semi-bourgeois ? Autant débattre du genre des anges ! La réflexion sur la nature de classe du PS ne peut pas être menée comme au XX° siècle, à des périodes où le salariat était constitué en classe consciente de ses intérêts et engagé dans une confrontation permanente avec la bourgeoisie (en classe « pour soi », et pas seulement « en soi », pour reprendre la terminologie de Marx). Si on ne comprend pas que c’est la gauche dans sa globalité et sa diversité, toutes les organisations issues du mouvement ouvrier, du PS à l’extrême-gauche, en passant, bien sur, par le mouvement syndical, qui est en crise profonde (de projet politique comme d’enracinement social) en raison des transformations objectives du mode de production, on passe à côté de l’essentiel : tout, ou presque, est à reconstruire. Et on agit comme si la question essentielle était celle du leadership au sein d’un mouvement ouvrier puissant et organisé[3]. C’est dans ce type de période, au cœur des années 70, que s’est construite l’union de la gauche. Nous en sommes très éloignés.

 

Bien évidemment, le PS a une grande part de responsabilité dans l’érosion de la conscience de classe. Sans oublier que c’est bien le gouvernement de Jacques Chirac qui a mené la politique la plus brutale dans la période de basculement des années 80, c’est bien un gouvernement socialiste qui a engagé le tournant de la rigueur en 1983/84, cédant ainsi aux pressions d’un capital en pleine restructuration de son régime d’accumulation, version Thatcher et Reagan. Accompagnant ainsi la fragmentation du monde du travail et son affaiblissement comme classe consciente de ses intérêts et de sa force, il a renoncé au statut de parti porteur d’un projet émancipateur au profit d’une organisation structurée par des ancrages locaux, liés à l’empilage d’institutions territoriales.

 

Le PS s’est parfaitement accommodé, ces dix dernières années en particulier, d’un mouvement de décentralisation qui a affaibli les capacités de résistance au nouvel ordre d’ « un pur capitalisme »[4]. Pas toujours bien acceptée par les militants socialistes, c’est l’actuel n° 2 du parti qui décrit le mieux cette réalité : « Nous sommes une social-démocratie d’élus et nous n’avons jamais voulu l’assumer, ce qui est un tort. Organiquement, notre lien avec la population, ce sont nos élus. On n’a jamais voulu le théoriser d’autant que certains aiment se faire applaudir dans les réunions publiques en entonnant le refrain ”anti-élus”.»[5] Le poids des élus a largement supplanté le rôle de bases militantes enracinées dans le corps social. C’est à travers des réseaux - souvent des clientèles - que le PS construit ses liens avec la société, dépolitisant la politique au profit de discours locaux sans substance. Cet ancrage est très éloigné de notre conception[6] de ce que devrait être un parti de gauche et de notre « faire de la politique autrement », mais il n’en fonde pas moins un lien réel de ce parti avec la société.

 

Le PS a une longue histoire. Faite de renoncements, de trahisons et d’infidélités, elle est aussi intimement liée à celle du mouvement ouvrier et démocratique. Il est, dans l’imaginaire collectif, si tant est que celui-ci soit homogène, associé aux grandes conquêtes sociales et démocratiques, à ce qui reste des grands marqueurs de la gauche, plus qu’à ses capitulations. C’est peut-être ce que veut dire Edwy Plenel quand il affirme qu’Hollande a réussi « cette prouesse de décevoir même ceux qui, avertis des limites du PS, ne se faisaient aucune illusion »[7]. Car si le vote du 6 mai 2012 est un rejet du sarkozisme, il est aussi l’expression d’une aspiration populaire au changement. Miserions-nous sur cette dynamique pour voir progresser nos propositions si le PS était un parti authentiquement bourgeois, ou de droite ?

 

C'est difficile à accepter compte tenu de la politique menée par le gouvernement (on pourrait aussi revenir sur la gauche plurielle de 1997-2002, Guy Mollet qui envoie le contingent en Algérie, la SFIO pendant le Front populaire... Et remonter le fil jusqu'au vote des crédits de guerre en octobre 1914), mais nous sommes de la même famille politique (au sens large) que le Parti Socialiste : la gauche, apparentée à une même matrice, « une force de mouvement, qui veut bousculer l’ordre existant et s’identifier à ceux qui le subissent : les dominés »[8]. C'est historique. Parce qu'en France plus que partout ailleurs, la gauche se confond[9] avec le mouvement ouvrier et démocratique. Comment comprendre sinon la déception, la colère, la dénonciation, l'invocation de la traîtrise, mais surtout la grande résignation, que suscite la politique du PS au pouvoir ? Et surtout, comment y répondre ?

 

Quelles sont les responsabilités du Front de gauche ?

 

Il faut dissiper un malentendu et écarter les faux procès. Il n’y a pas de divergence majeure sur l’appréciation de la politique menée depuis l’élection de François Hollande. Il n’y a pas d’un côté ceux qui ont pris la mesure des forfaitures « solfériniennes » et de l’autre ceux qui se font des illusions. S’il y a divergence, c’est sur la réponse que le Front de gauche doit apporter à cette politique. Et le Front de gauche doit apporter des réponses, au moment où le gouvernement poursuit sa fuite en avant avec une réforme des retraites prolongeant celles de 2003 et 2010, et renonçant à protéger une conquête historique de la gauche et du mouvement ouvrier.

 

Mais on prend des risques à faire comme si le PS ne faisait plus parti de la gauche. La politique du gouvernement s’inscrit fondamentalement dans la continuité de celle de la droite, mais c’est la majorité de notre camp social qui l’a porté au pouvoir, attendant de lui une amélioration de ses conditions d’existence. Il nous faut affronter cette contradiction, parce qu’elle est une clé du dénouement de la dimension politique de la crise du capitalisme. Cette clé, c’est celle de l’organisation et de l’orientation qui sera celle des opprimés pour se libérer de leurs chaines au XXI° siècle. Nous ne construirons pas le rapport de force nécessaire pour faire face aux plans du patronat en jouant la carte de ce qu’il reste d’une gauche contre ce qu’il reste d’une autre, en appelant abstraitement au rassemblement populaire. Nous devons être capable à la fois de dénoncer comme il se doit la politique du gouvernement et de proposer à toute la gauche l’unité sur des mesures concrètes contre l’austérité, œuvrer à des alliances avec tous ceux qui, tels qu’ils sont (y compris du PS, d’EELV…), s’opposent à l’austérité, ou au moins la dénoncent. Les camarades qui ont eu le courage de rompre avec le PS ou les Verts, rendant ainsi possible l’émergence du Front de gauche comme premier jalon d’une nécessaire reconstruction de la gauche, doivent accepter le fait qu’ils ont laissé des troupes derrière eux.

 

Le rejet a priori, au motif que le PS serait devenu un parti de droite, de la plus large unité à gauche pour combattre l’austérité, en y appelant concrètement le PS et EELV, à commencer par les secteurs qui critiquent la politique gouvernementale au sein de ces formations[10], est une double erreur. 

 

D’une part, il fait l’impasse sur une aspiration forte au sein de la population, du « peuple de gauche » en particulier, à voir toute la gauche se rassembler autours de mesures de progrès social. Contrarier cette aspiration, c’est encourager une résignation dont on sait qu’elle sera profitable au retour d’une droite forte et au renforcement de l’extrême-droite. Quand Delphine Batho, remerciée par le gouvernement, évoque un « tournant de la rigueur qui ne dit pas son nom et qui prépare l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite dans notre pays », il nous faut prendre la mesure de la sortie. Sans illusion particulière sur la personne, elle illustre bien le malaise qui règne au sein de la sphère d’influence socialiste, mais aussi l’existence de forces disponibles pour une large alliance contre l’austérité qui dépasse l’arc de force déjà positionné sur ce terrain.

 

D’autre part, il laisse à penser que le Front de Gauche pourrait mécaniquement se renforcer et s'enrichir du discrédit qui touche le PS, et qui n'en finira pas de le frapper si cette politique se poursuit. Si c’était le cas, la seule dénonciation suffirait à nous renforcer. Or il nous faut constater qu’elle nous réduit à l'incantation si nous ne sommes pas en mesure de faire progresser la perspective crédible d'une autre politique, d'un autre gouvernement. Et la question est de savoir si le FDG seul et tel qu'il est peut porter cette perspective. Deux exemples.

 

Dans la rue, la marche du 5 mai 2013 pour une VI° République a incontestablement été une grande réussite en terme de mobilisation. Mais qu’a-t-elle bouleversé dans la situation ? En quoi est-elle apparue utile à une très large échelle ? Il nous faut accepter qu’au-delà de la démonstration de notre capacité à mobiliser « nos » troupes, elle n’a pas permis d’enclencher une dynamique susceptible de changer la donne. L’auto-affirmation ne saurait être une fin en soi. Si le FDG doit s’affirmer, c'est pour être utile à toute la gauche, pour de nouvelles conquêtes face au capitalisme en crise.

 

Dans les urnes, les législatives partielles de l’année écoulée sont riches d'enseignements : le PS est sanctionné, l'abstention est massive, la droite radicalisée et l'extrême-droite dédiabolisée en profitent. Et le Front de Gauche stagne ou recule. Comme leurs traductions électorales, aussi déformées soient-elles, les mouvements dans la société qui affectent le PS nous affectent aussi, car la gauche est un ensemble. Complexe et traversé par des orientations contradictoires, mais un ensemble quand même.

 

La gauche est un continuum de positionnements parfois flous et mal définis, guidées par une intuition, celle d’un monde qui marche sur la tête et qu’il faut changer. Son point de gravité est difficile à définir tant il est mouvant. Toute stratégie visant à la découper théoriquement en cases, à chercher à remplir son vase en en vidant d’autres est vouée à l’échec. Le danger est en fait de penser pouvoir combattre l’hégémonie du PS en tant que parti sur le terrain purement idéologique. Car cette hégémonie est structurelle, liée à plus de trente ans de reculs sociaux et démocratiques, et d’affaiblissement du mouvement ouvrier. Les résignés, les méfiants et autres déçus de la politique ne nous rejoindront par dans un combat politique théâtralisé, dans une arène qu’ils ont désertée. Plus que de faire feu sur un parti, il nous faut trouver les moyens concrets de mettre en échec la politique concrète que ses dirigeants ont portée au plus haut sommet de l’État, en rendant possibles de nouvelles conquêtes, même partielles, seule condition pour battre l’idée que la politique menée actuellement est la seule possible. 

 

La formule, très en vogue dans la gauche de la gauche, de « l’autonomie » vis-à-vis du PS peut apparaître comme une position de principe sectaire pour qui n'est pas - encore - gagné aux propositions alternatives du FDG. Elle n’est pas très opérante pour peser sur les contradictions qui traversent la gauche. Plus qu’une formule, c’est notre capacité à donner corps à une alternative crédible et immédiate à la politique gouvernementale qui compte. L’autonomie se joue à ce niveau, dans la perspective que l’on trace, plus que dans des barrières de principe que l’on dresse au sein de la gauche. 

 

De ce point de vue, je le dis avec tout mon respect pour les camarades du Parti de Gauche, la voix que fait entendre Jean-Luc Mélenchon est contre-productive, sauf à ne vouloir mobiliser que celles et ceux qui sont déjà convaincus. L’offre de service au poste de Premier Ministre propage l’illusion que tout ceci est une histoire de poste, de personne, que notre bonne volonté politique seule (« Nous on peut ! ») pourrait changer la donne, minimisant le rôle des mobilisations sociales, de l’irruption du plus grand nombre sur la scène sociale et politique[11]. La bataille idéologique est importante et nécessaire, mais elle ne saurait progresser sans inversion du rapport de force réel, sans victoires du mouvement social. Il ne s’agit pas seulement de gagner « organiquement » un à un au FDG par la force des convictions les citoyens et militants déçus par le PS ou les Verts, nous risquons d’attendre d’être majoritaires comme on attend le messie. Il s’agit surtout d’impulser une dynamique dans laquelle ils se retrouvent tels qu’ils sont, parce qu’il y a urgence. Sur la forme, le problème n’est pas d’exprimer une grande sévérité à l’égard de la politique gouvernementale ou de quelque dirigeant de la rue de Solférino. Cela en devient un quand la forme retenue éclipse l’affirmation positive d’une alternative. Pour prendre un exemple, est-ce raisonnable d’affirmer que Manuel Valls est « contaminé par l’extrême-droite »[12] quand on sait d’avance que cette seule expression restera - à une échelle de masse - d’une longue interview ou de plusieurs dizaines de minutes d’un discours argumenté et convaincant. On ne peut pas se proclamer « bien commun du Front de gauche »[13] et prendre la responsabilité d’imposer[14] une ligne qui ne fasse pas l’équilibre du rassemblement. De l’autre côté de l’arc FDG, les appels au « changement de cap » ne sont pas plus efficaces. Qui peut penser sérieusement que François Hollande et Jean-Marc Ayraut pourraient s’engager demain sur une autre voie ? Nous ne sommes pas là pour convoyer des illusions. 

 

Les élections municipales.

 

Force est de constater ces derniers mois que le Front de Gauche est très divisé, et donc paralysé, par la question des prochaines élections municipales, qui cristallisent les débats traversant la gauche.

 

Quand on y pense sérieusement, ces élections ne sont pas grand chose à côté de la gravité de la situation générale et quand on sait les faibles marges de manœuvre des collectivités territoriales dans la crise. Néanmoins, elles représentent une échéance importante. Parce qu’elles posent la question des politiques d’austérité. Parce qu’il en va de l’implantation du FDG et de la capacité de ses élus à faire avancer les choses sur des questions proches des préoccupations quotidiennes. Et parce qu’elles seront l’expression du rapport de force politique réel, près de deux ans - sans élections - après la séquence de 2012. Sans nier l’importance des enjeux locaux, qui font également l’objet d’orientations divergentes au sein de la gauche, la campagne et les résultats seront marqués par la situation générale autant qu'ils la marqueront. Si la droite radicalisée et l’extrême-droite sortent renforcées des élections de mars 2014, cela sera bien sur un signe supplémentaire de la faillite de la politique gouvernementale, mais cela contribuera surtout à une dégradation du rapport de force social et politique, encourageant ainsi de nouvelles offensives du capital, et de nouvelles défaites.

 

L’union de toute la gauche est-elle souhaitable aux municipales ? À la sauce Harlem Désir, sans parler du contenu de ce que pourrait et devrait être une politique municipale de gauche dans la crise, certainement pas. Mais pourquoi ne pas affirmer que nous sommes favorable au rassemblement de toute la gauche autour d’une plate-forme politique pour gagner des municipalités qui protègent les populations de la crise, qui se confrontent aux politiques d’austérité qui amputent les collectivités de leurs maigres capacités d'action ? Le Front de gauche doit aborder l’échéance avec un profil offensif sur cette question, au risque de passer pour une force qui se replie sur son petit espace politique, avec pour seule préoccupation la gestion de son capital politique.

 

L’union de la gauche est-elle possible aux municipales ? Dans la mesure où les ténors socialistes jouent leurs cartes dans un dispositif dont on a vu qu’il reposait en grande partie sur des ancrages locaux, il paraît compliqué d’obtenir de quelque responsable local du PS qu’il mène avec nous une campagne assumant la confrontation avec la politique gouvernementale. Il ne faut pas se mentir sur ce point. Donc si l’union est sans doute possible dans des configurations locales particulières, elle semble compromise si on cherche à la construire sur des contenus, tant les responsables socialistes vont chercher à dépolitiser les enjeux locaux et rendre très discret leur soutien au gouvernement. La très forte dimension nationale va justement les pousser à surjouer les enjeux locaux, en particulier dans les grandes villes, quand la métropolisation est mise à l’ordre du jour par l’Acte III de la décentralisation. Mais si les alliances de 1er tour semblent compliquées sur des contenus, encore faut-il en faire la démonstration à une échelle de masse, là où les aspirations au rassemblement sont fortes. Il serait catastrophique pour le FDG de porter la responsabilité de la division de la gauche, comme les dirigeants du PS cherchent précisément à l’y pousser.

 

Alors que faire ? Là encore, la réponse n’a rien d’évidente. L’affirmation a priori de listes autonomes comme une position de principe n’est pas très opérante pour enclencher des dynamiques qui nous dépassent et nous surpassent. Pas plus que la position inverse qui appelle au rassemblement de toute la gauche sans parler des contenus. Partout, le Front de gauche doit se donner les moyens de susciter discussions et débats avec l’ensemble des forces de gauche, avec les forces du mouvement social, avec les citoyens. Nous devons apparaître comme des farouches partisans du rassemblement de la gauche et du mouvement social, tout en étant exigeants sur les contenus. Aller discuter avec le PS ou EELV à froid, sans provoquer de débats publics sur les contenus, jouera en notre défaveur, nous discréditera. Et si la seule question du nombre d’élu à conserver ou à gagner nous préoccupe, nous n’aurons dans ces conditions que les miettes que le PS consentira à laisser tomber de la table. Là où ces discussions et ces débats ne débouchent pas sur la constitution de listes de rassemblement de toute la gauche, ce qui est probable dans les grandes villes, le FDG doit engager sur ce profil la constitution de listes au premier tour, et s’engager au rassemblement de toute la gauche au deuxième, pour battre la droite et l’extrême-droite. Cette voie permet à la fois de conquérir des élus dans les conseils municipaux et communautaires, un objectif qui ne saurait être négligé, et de faire progresser les batailles sur les contenus politiques.

 

Organiser le sursaut à gauche !

 

D’ici là, gardons en tête - froide - que la lutte des classes n’est pas suspendue aux élections municipales de mars 2014 et que la responsabilité du Front de gauche est grande à un moment ou le gouvernement s’apprête de nouveau à céder aux injonctions du patronat sur la question des retraites, fragilisant ainsi tous les combats de celles et ceux qui résistent à l’austérité. Nous avons des tâches ici et maintenant.

 

Dans la rue comme dans les urnes, il nous faut trouver les mots pour formuler et affirmer une orientation politique pour l’ensemble de la gauche, une orientation susceptible de donner des perspectives aux mobilisations sociales, qui donne à la fois confiance aux militants déjà mobilisés et l’envie de se mobiliser aux secteurs résignés de la société. Voilà la responsabilité du Front de gauche, à l’heure où s’annonce une confrontation difficile sur la question des retraites. Cela n’a rien d’évident quand les conditions d’existence du plus grand nombre se dégradent au quotidien, quand on connaît les difficultés objectives que rencontrent les équipes syndicales pour mobiliser leurs collègues de travail. Mais il faut essayer de s’en donner les moyens. L’unité du FDG est en ce sens un ingrédient indispensable.

 

Bora Yilmaz

 

Gauche Unitaire

 

Nancy, le 6 septembre 2013

 

  Publié par Mediapart 

 

 

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[1] Je fais référence au débat initié par la revue Regards cet été.

 

[2] Sur la sociologie du PS, lire Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki qui notent à ce propos : « Ainsi le profil social des élites politico-administratives socialistes les prédisposait-elles à accepter d’autant plus facilement la réorientation des politiques économiques et sociales entreprises à partir de 1983 qu’elles étaient a priori, compte tenu de leur socialisation initiale, moins directement sensibles aux aspirations ou aux difficultés propres aux classes populaires.», La société des socialistes, Éditions du Croquant, Collection savoir / agir, 2006, p. 98. On pourra reprocher aux auteurs de ce livre passionant la nostalgie d’un PS passé et idéalisé.

 

[3] On peut s’intéresser utilement à la manière dont l’Internationale communiste a traité cette question dans l’Allemagne du début des années 30.

 

[4] Sur les évolutions contemporaines du capitalisme: Michel Husson, Un pur capitalisme, Éditions Page deux, 2008

 

[5] Jean-Christophe Cambadélis, Communes de France, n° 430, 2003.

 

[6] Il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance capitale d’avoir des élus dans les institutions, mais c’est un autre sujet.

 

[7] Edwy Plenel, “L’abîme ou le réveil”, Mediapart, 25 février 2013.

 

[8] Francis Sitel, “Gauche(s) et mouvement ouvrier”, Contre Temps, n° 18, 2ème trimestre 2013, p. 48.

 

[9] Certes, « en une tumultueuse histoire, avec ses moments forts et ses prises de distances, ses rapprochements et ses déchirements », ibid., p. 51.

 

[10] La rencontre du 16 juin dernier à Montreuil appelle en ce sens un prolongement urgente.

 

[11] Je dois avouer que les concepts de “révolution citoyenne” ou d’insurrection civique me paraissent très abstraits.

 

[12] Au passage, il faut être prudent avec ça. La seule boussole qui guide le Ministre de l’Intérieur est son ambition personnel, Valls est l’archétype du dirigeant socialiste opportuniste de nouvelle génération, guidé par la “démocratie d’opinion”. Soyons certains que si demain, CSA ou IPSOS révèle qu’un panel de 800 personnes est majoritairement favorable à la régularisation des sans-papiers, il donnera de la voie dans ce sens.

 

[13] Expression utilisée par Jean-Luc Mélenchon il y a un an en cloture des Estivales 2012.

 

[14] Par les moyens de la personalisation politique, qui sont ceux de la V° République.

 

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Published by henri Moulinier - dans Front de gauche: à élargir
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  • Adjoint au maire honoraire de La Rochelle. Ancien professeur de lycée en S.E.S. et chargé de cours d'éco Université de La Rochelle. Docteur en histoire. Militant LDH La Rochelle.
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